Le Passage à l’Acte au Prisme du Lien : quand les constellations familiales éclairent autrement la transgression

Par Evelyne Lluch — Praticienne en constellations familiales systémiques


Pourquoi certaines personnes basculent-elles dans la violence ou la transgression quand d’autres, dans des circonstances similaires, ne le font pas ? C’est l’une des questions les plus fondamentales que pose la criminologie depuis des décennies. Et si une partie de la réponse se trouvait non pas dans l’individu seul, mais dans le système familial dont il est issu ?

C’est à cette question que nous nous sommes consacrés lors de la conférence du 3 juin 2026 : explorer le passage à l’acte à travers le prisme du lien, en croisant les regards de la criminologie et des constellations familiales systémiques.


Le passage à l’acte : un franchissement de seuil

Avant tout, qu’est-ce que le passage à l’acte ? Dans sa définition la plus générale, il désigne le franchissement du seuil entre le monde intérieur — pensées, désirs, tensions psychiques — et le monde extérieur, celui de l’action concrète et observable.

Mais selon la discipline qui l’observe, ce franchissement prend un sens très différent.

En psychologie, le passage à l’acte est la mise en acte d’une tension psychique que l’individu ne parvient plus à contenir. Traumatismes non résolus, impulsivité, schémas relationnels appris dans l’enfance, histoire familiale marquée par la violence ou l’abandon : autant de fragilités qui peuvent mener au geste quand les mots ne suffisent plus.

En psychanalyse, Freud évoque la compulsion de répétition — cette tendance inconsciente à rejouer des situations douloureuses — et la pulsion qui, lorsqu’elle ne peut être symbolisée, se décharge dans l’acte. Lacan va plus loin : le passage à l’acte correspond à une chute hors du symbolique. Quand le sujet ne peut plus se situer dans le langage ou dans la relation à l’autre, c’est le geste qui prend la parole.

En psychiatrie, le passage à l’acte n’a pas de définition officielle dans le DSM ou la CIM. Il peut traverser de nombreux contextes cliniques — troubles de la personnalité, états psychotiques, dépression sévère, impulsivité — et son évaluation vise à mesurer le discernement et la dangerosité pour orienter le soin adapté.

En droit pénal, il se réduit à la réalisation matérielle d’une infraction, caractérisée par trois éléments : légal, matériel et moral.

La criminologie, quant à elle, cherche à comprendre bien plus que l’acte lui-même. Elle interroge l’iter criminis — le chemin du crime — depuis ses origines jusqu’à son expression, en étudiant l’auteur, la victime, et le lien qui les unit. Elle croise psychologie, sociologie, psychanalyse, médecine, droit et systémie pour approcher le phénomène criminel dans toutes ses dimensions.


Ce que les approches classiques laissent de côté

Les grilles de lecture traditionnelles — de Lombroso à Pinatel, de Durkheim à Becker — éclairent chacune une facette du passage à l’acte. La criminologie clinique de Jean Pinatel identifie quatre traits de la personnalité criminelle : égocentrisme, labilité, agressivité et indifférence affective. La criminologie sociologique déplace le regard vers les structures sociales et les dynamiques collectives.

Mais elles restent principalement centrées sur l’individu ou son environnement immédiat. Elles regardent l’arbre, mais pas toujours la forêt.

Ce qu’elles laissent souvent de côté : les loyautés invisibles, les répétitions transgénérationnelles, les non-dits et les secrets de famille.

Et si le passage à l’acte s’inscrivait dans une histoire plus large ? Et si derrière l’acte se cachait un système familial en souffrance ? Non pour excuser — mais pour éclairer autrement.


Les constellations familiales systémiques : une approche du lien

Développées par Bert Hellinger (1925–2019) à partir des années 1970, les constellations familiales systémiques sont une approche thérapeutique qui explore les dynamiques inconscientes d’un système familial. Elles s’appuient sur une idée centrale : certaines difficultés, symptômes ou comportements peuvent être influencés par des événements familiaux non reconnus ou non résolus, transmis au fil des générations.

Hellinger ne s’est pas inventé seul. Son œuvre est une synthèse de nombreuses influences : la sculpture familiale de Thea Schönfelder et Virginia Satir, le psychodrame de Jacob Levy Moreno, la phénoménologie de Husserl, la psychologie analytique de Jung, la Gestalt de Fritz Perls, et les travaux transgénérationnels de Boszormenyi-Nagy, Abraham & Torok ou Anne Ancelin Schützenberger.

Les lois systémiques, ou « Ordres de l’Amour »

Hellinger a observé que tout système familial obéit à trois lois fondamentales. Lorsqu’elles sont respectées, elles favorisent l’harmonie. Lorsqu’elles sont transgressées, elles génèrent des répétitions, des blocages et des souffrances transgénérationnelles.

1. L’Appartenance : chaque membre d’une famille — vivant ou décédé — a le droit d’appartenir au système. Toute exclusion crée un déséquilibre. Lorsqu’un membre est oublié ou effacé, un autre peut inconsciemment prendre sa place et porter ses émotions, ses comportements ou son destin.

2. L’Ordre et la Hiérarchie : les parents précèdent les enfants, les aînés précèdent les cadets. Quand cet ordre est perturbé — quand un enfant endosse la responsabilité émotionnelle d’un parent défaillant, par exemple — des symptômes émergent comme tentative inconsciente de rééquilibrage.

3. L’Équilibre Donner / Recevoir : les relations humaines recherchent une harmonie entre ce qui est donné et ce qui est reçu. Un déséquilibre profond peut laisser des dettes émotionnelles ou relationnelles qui se transmettent de génération en génération.


Le passage à l’acte vu par les constellations : un rééquilibrage inconscient

C’est ici que le croisement avec la criminologie devient particulièrement éclairant.

Dans une lecture systémique, le passage à l’acte peut être envisagé comme une tentative inconsciente de restaurer un équilibre rompu. L’auteur porte parfois quelque chose qui le dépasse : une colère héritée non élaborée, une loyauté familiale invisible, une identification à un ancêtre exclu du système, une injustice collective restée sans réparation symbolique.

La question criminologique habituelle est : « Pourquoi a-t-il commis cet acte ? »

La question systémique est différente : « Quelle fonction cet acte remplit-il dans son histoire familiale ? Dans quel lien prend-il sens ? À qui ou à quoi répond-il ? »

Ces questions ne cherchent pas à excuser l’acte. Elles cherchent à comprendre les dynamiques individuelles, familiales et relationnelles qui ont pu contribuer à son émergence.

Des exemples concrets

Lorsqu’un grand-père a commis un acte grave — un meurtre, une trahison, une faute lourde — et que personne n’en a jamais parlé, il est exclu de la mémoire familiale. Un enfant ou un petit-enfant peut alors développer une violence inexpliquée, une tendance à l’acte impulsif, une culpabilité diffuse sans objet précis. Dans une constellation, cet enfant incarne souvent le rôle du bouc émissaire — il exprime ce que le système ne peut pas regarder en face. Lorsque le grand-père est reconnu et remis à sa juste place, quelque chose peut se libérer.

De même, un enfant victime de maltraitance reçoit peur et violence là où il devrait recevoir protection et amour. Il continue pourtant à donner sa loyauté, son silence, son amour. Ce déséquilibre profond peut engendrer une souffrance qui, sans espace pour se dire, se traduit parfois en passage à l’acte : colère retournée contre soi ou contre les autres, conduites à risque, violences répétées.


Ce que la science permet de dire

Les constellations familiales ne sont pas directement validées par la recherche scientifique. Il est important de le rappeler avec honnêteté.

Toutefois, différents travaux en épigénétique, neurosciences et psychologie du trauma offrent des pistes de compréhension qui rendent l’hypothèse transgénérationnelle plus intelligible.

Les recherches de Rachel Yehuda sur les descendants de survivants de l’Holocauste montrent que certains effets du stress traumatique peuvent s’observer d’une génération à l’autre par des mécanismes épigénétiques. Daniel Siegel démontre que les expériences de l’enfance s’inscrivent dans une mémoire implicite qui continue d’influencer comportements et relations à l’âge adulte. Bessel van der Kolk, dans son ouvrage Le corps n’oublie rien, montre que les traumatismes s’inscrivent dans le corps — tensions, hypervigilance, dissociation — longtemps après les faits.

Ces travaux rendent plus intelligible l’idée qu’un individu peut être influencé par une histoire qui le précède, et offrent des pistes pour comprendre certaines répétitions, souffrances et passages à l’acte.


Criminologie et constellations : deux regards complémentaires

La criminologie et les constellations familiales systémiques n’interrogent pas le passage à l’acte sous le même angle. Mais leurs regards peuvent se compléter.

La criminologie cherche à comprendre les causes de l’acte, identifier les facteurs de risque, étudier l’auteur, l’acte et la victime, prévenir la délinquance et la récidive.

Les constellations familiales cherchent à mettre en lumière les dynamiques familiales invisibles, identifier les exclusions, les secrets et les ruptures de lien, comprendre la fonction de l’acte dans le système, ouvrir des voies de réparation symbolique, arrêter les répétitions pour les générations futures.

L’une éclaire les facteurs psychologiques, sociaux et criminologiques. L’autre explore le système de liens dans lequel l’acte prend sens. Ce n’est pas une explication supplémentaire — c’est un changement de regard.

Vers la justice restaurative

Des rapprochements peuvent également être envisagés avec la justice restaurative, dont l’objectif est de restaurer les liens altérés par l’infraction et de permettre une reconnaissance plus profonde des conséquences de l’acte. L’enjeu n’est alors plus seulement de sanctionner ou d’expliquer, mais aussi de comprendre comment restaurer du lien là où celui-ci a été rompu.


Ce que les constellations ne remplacent pas

Il est fondamental de le rappeler : les constellations familiales ne permettent pas de déterminer une vérité historique, d’établir une responsabilité pénale, de poser un diagnostic psychiatrique, ni de prédire un comportement criminel.

La sanction pénale conserve sa fonction sociale. Les soins psychiatriques demeurent nécessaires. L’accompagnement psychologique ne remplace pas la justice.

Les constellations interviennent comme complément, dans un cadre rigoureux, éthique, et avec une formation sérieuse du praticien. Elles ne sont pas une thérapie miracle, et leur pratique exige humilité, supervision régulière et vigilance constante face aux risques de projection.


Conclusion : comprendre sans excuser

Le regard croisé entre criminologie et constellations familiales invite à considérer que certains passages à l’acte ne relèvent pas uniquement d’une histoire individuelle. Ils peuvent parfois s’inscrire dans une histoire familiale plus vaste, marquée par des traumatismes, des injustices, des loyautés ou des secrets transmis au fil des générations.

Comprendre sans excuser. Éclairer sans absoudre. Réparer ce qui peut l’être, symboliquement, pour que les générations suivantes n’aient pas à porter ce qui ne leur appartient pas.

« Comprendre un acte ne signifie jamais le justifier. »

Vivre dans une société plus sereine suppose de protéger les victimes, de reconnaître la responsabilité de l’auteur et de sanctionner les actes commis. Mais aussi, peut-être, d’oser regarder plus loin que l’individu seul — vers le système dans lequel il s’est construit, et vers l’histoire silencieuse qu’il porte parfois sans le savoir.


Evelyne Lluch est praticienne en constellations familiales systémiques à Marseille. Pour en savoir plus sur les constellations ou prendre rendez-vous : constellationsfamiliales-marseille.fr


Cet article est à visée informative et pédagogique. Les constellations familiales systémiques sont une approche complémentaire qui ne remplace pas un suivi médical ou psychologique.

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